Historique


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Depuis quand tisse-t-on ?

Alexandre VIALLAT aurait dit : « Le tissage remonte à la plus haute antiquité ! ».


...Et c’est peu de le dire !
Quand et comment cela est-il venu à l’esprit industrieux de « L’Homme se sachant sachant » (sapiens- sapiens ) ?

On est encore loin de pouvoir répondre avec certitude à ces questions, surtout la première par manque de preuves. En effet les matières textiles naturelles sont biodégradables, fragiles à l’usure du temps ; elles ont tendance à se décomposer discrètement.

C est ce qui fait que les tissus les plus anciens, comme leurs cousins les vanneries, nattes et autres entrelacements de fibres végétales ou animales sont les parents pauvres des fouilles archéologiques. Peu cités, peu étudiés, on les devine plus qu’on ne les voit, comme s’ils désiraient garder un mystère que les tessons de poterie ou autres éclats nous livrent avec une magnifique impudeur. Il reste, à leur propos, plus d’hypothèses que de « savoirs avérés ». Nous comptons beaucoup sur la « police archéologique scientifique » de pointe pour faire parler la chimie et la physique des sites à fouiller ( nous misons notamment sur la Chine ou l’Amérique latine qui n’ont pas encore tout dit ).


La Fusaiole

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(environ -12000 B.P. – avant nous, jusqu’à – 5300 B.P.),
(B.P. = « before present »)

A ma connaissance, toute relative, le plus vieux tissu, daté, aurait –10 000 ans B.P. , exhumé d’une fouille au Pérou, dans un sale état, certes, mais d’une finesse telle, qu’il faut bien imaginer une expérience technique bien antérieure. Cela nous transporterait simplement à la fin du Magdaléniens en Europe.

Comme on peut l’imaginer, enrichi de ses multiples observations sur la nature de son environnement, l’Homme de cette époque découvre aisément, à l’état naturel, une sorte de tissage ou d’entrelaçage chez le végétal, organisé en structures fibreuses, plus ou moins longues, figurant très bien une image de fils, collées ou enchevêtrées, formant intrinsèquement « l’armure » du reste de la plante. De même dans le monde animal où l’élaboration de certains nids est un parfait exemple à imiter, sans compter sur le défi lancé par la famille des Arachnés.

C’est ce que notre Homme ne tardera pas à faire, en entrant dans son ère Néanderthalienne, avec ses petits doigts et surtout son génie inventif.

L’enjeu est important, il s’agit, entre autres, de se libérer de la pesante peau et de son cuir, accéder au « plus souple », dégager son geste, être plus efficace, plus pratique pour la chasse notamment. Sans doute cela correspond-t-il aussi à une évolution plus favorable du climat. Les temps changent, le climat se réchauffe, des terres glacées reculent vers les pôles et deviennent tempérées, il faut s’adapter.

Commençant par maîtriser le travail de diverses fibres possibles, offertes par la nature du coin, mais qu’il faut transformer, il découvre les gestes nécessaires à leur assemblage.
Il sait déjà filer en étirant et roulant les fibres sur ses cuisses.

Il n’a pas encore besoin de Métier ( à tisser ). Il débute probablement par la vannerie, la matière se travaille presque brute. C’est d’ailleurs, en plus fin, ce qu’il fait déjà avec des branchages souples pour finir ou tendre ses peaux, dresser des palissades.


Selon les matériaux utilisés le tressage peut glisser rapidement vers le tissage, comme on peut encore le voir chez les Maoris et leurs «TAANIKOS» véritables tissages tissés avec les doigts, sans l’usage de métiers à tisser!

Le tissage sur Métier, si rudimentaire soit-il, veut qu’on puisse tendre des fils depuis un point fixe jusqu’à soi, donc que ces fils soient assez solides et bien retordus pour tenir. C’est donc après avoir amélioré sa technique de filage et surtout de retordage que notre homme peut passer ce pas. Il invente le peson et la fusaïole, ancêtre du fuseau, découvre les avantages de la force d’inertie tournoyante. Cette technique durera jusqu’à l’invention du « rouet » et dure encore en certains lieux.

un Taaniko

Où cela s’est-il passé la première fois, entre le Tigre et l’Euphrate, dans les contreforts des Andes péruviennes ou sur certaines rives chinoises et quand ? Mystère !

Quand il compose avec les diverses fibres et leurs nombreux coloris naturels, il induit la création de motifs par juxtaposition de fils de couleurs contrastées. Avec un peu d’arithmétique, jouant avec la répétition de séquences ou de croisements de fils, il organise et structure ces motifs, peut-être même va-t-il leur donner un sens qui s’accorde avec ce qu’il peint ou ce qu’il grave. Dans ce monde, si sensible à tout ce qui est «Trace»comme indication d’évènements à venir, il est plus que probable que les traces laissées par ces gestes inspirés qui font se rencontrer des géométries bizarres lui sautent aux yeux, «l'interpellent ». Son esprit peut-il rester neutre à ces révélations ?

On serait plus enclin à penser qu’il va tout faire pour apprendre à les maîtriser en leur donnant un sens, aussi sibyllin pour nous que le sont ces points, lignes ou autres géométries qui accompagnent les animaux rupestres.

A partir de cet instant qui a eu lieu quelque part et un temps inconnu, tout ce qui est création textile est en germination, depuis la plus simple et fonctionnelle jusqu’à la plus expressive et unique .

Cette germination sera lente (de plusieurs milliers d’années). Chaque culture ou civilisation se servira du tissage comme support d’images et de textes dans un monde où l’écrit, tel que nous le connaissons, n’existe pas, puis deviendra le privilège d’une élite très fermée (ce qui est encore vrai, en de nombreux endroits).

Pendant ce temps, la grammaire et le vocabulairede ce langage s’affinent et se structurent avec des techniques de plus en plus compliquées. D’usage courrant ou réservé il est très codifié et souvent épouse les préoccupations de ses contemporains. Il glorifie le pouvoir et les religions ou croyances qui l’accompagnent, autant qu’il embellit le quotidien de chacun et de chaque demeure, il est soumis aux interdits de l’époque et du lieu, s’il les transgresse, il marque une opposition voire une révolution. Il est témoin de la vie en mouvement.

Q uand on le lit, pour peu qu’on ait quelques clés, ce langage nous livre une gamme d’informations précieuses sur ses contemporains, leurs mœurs et usages en cours, les croyances, les angoisses, rituels et diverses magies… non seulement par ce qu’il nous montre mais aussi par ce qu’il nous cache (figuration humaine ou animale ou absence de telles figures, présence ou absence de telle couleurs). Il n’y a pas d’oublis, que des choix précis et significatifs qui cadrent la vie quotidienne ou spirituelle.

Ces généralités, sur les premiers tissus, exposent déjà un objet complexe qui, paradoxalement, va, en même temps, rapprocher et distinguer les peuples, qu’ils s’accrochent à des territoires ou choisissent de s’y promener en tissant leurs liens.

Utile ou précieux, le textile circule très tôt comme objet, monnaie d’échanges et cadeaux divers. En plus d’avoir un crédit local il détient une forte valeur relationnelle. La notion de rare, fin, coloré confèrent au tissu un rôle de lien entre les peuples, les clans et les familles (élément de la dot).

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(-5300 à -3500 B.P.)

En abordant la période dite « historique » que nous faisons débuter (arbitrairement) avec l’apparition de l’écriture soit vers -3300 ans avant JC. (-5300 B.P.) tous les composants élémentaires du textile (fibres, techniques, usages, commerces …) existent sous des formes élaborées et variées.

Nous avons commencé cette Histoire vers -12 000 B.P., depuis on a découvert les propriétés de la laine et de différents poils laineux comme ceux du chameau, lama, chèvre, puis le coton, au Mexique, Pérou, Indes ou Egypte, le sisal et certaines agaves (maguey), le lin dans le Caucase, en Egypte et en Chine, le chanvre en Chine, bientôt en Inde. Il nous manque la soie qui ne va pas tarder.

Certains Hommes savent filer à l’aide de « pesons », «fuseaux» ou « fusaïoles », pendant que d’autres continuent par étirement et torsion de la fibre avec leurs doigts sur le plat de leurs cuisses. Ils ont découvert comment mieux travailler le poil en le cardant ou le peignant, inventent le « rouissage » (pourrissement maîtrisé) et le « battage » pour obtenir le chanvre et le « fin lin » cité dans la Bible.

Le métier à tisser, dans sa forme archaïque (chaîne tendue entre deux bâtons au sol ou verticale avec la masse de pesons) fonctionne dans son principe définitif, il y a un modèle « nomade » qu’on rencontre encore en Afrique sub-saharienne et sur les plateaux andins.

A partir de ce cap des -5300 BP., l’histoire des tissus et du tissage continue son évolution en fonction de la transformation des matières premières qui se trouvent spécifiquement sur place. On va pouvoir les travailler de plus en plus finement, résultat d’une sédentarisation de plus en plus affirmée. Avec la maîtrise des cultures et de l’élevage, puis des échanges commerciaux qui en découlent ces hommes apportent dans leurs bagages des matières nouvelles ou des tissus nouveaux. En se regroupant et s’installant autour de centres urbains, ces familles créent des noyaux d’échanges d’objets et de savoirs.

Parallèlement, il faudrait suivre l’histoire des colorants et teintures, qu’ils soient d’origine minérale, animale ou végétale, d’une grande connivence avec les tissus. Très convoités, ils sont à l’origine de vastes trajets de négoces, ou font partie de ces secrets jalousement gardés par les peuples exploitants.

Si on fait partie d’un groupe dont une partie sait exploiter sur place une fibre de qualité, finement ouvrée, qu’on peut colorer avec des liants qui tiennent, on est assuré de vivre au sein d’une société prospère, dotée d’une « aura » particulière et d’une grande influence commerciale et politique.

Ce fut le cas d’URUK en Mésopotamie (le meilleur lieu où s’installer), ou de NINIVE plus tard, comme Hiérakonpolis en Egypte ou Longshan en Chine, autant de lieux florissants, fondateurs de futurs empires.

Les groupes humains s’organisent, les pouvoirs s’affirment, les croyances qui les lient bâtissent des lieux de cultes, véritables centres de stockage des richesses locales. De familial ou tribal le tissage devient aussi une activité artisanale de plus en plus codifiée.

On note la présence d’ateliers attachés au palais ou au temple d’Ur depuis -5500 b. p. ce qui va s’étendre à toute la Mésopotamie. Il convient, en effet, de ne pas confondre le soin avec lequel on doit tisser les étoffes royales ou sacerdotales d’une part et celles qui sont plus courantes ou domestiques, de l’autre. La différence entre le banal et le sacré devient la règle et cela va durer.

On y tisse surtout la laine et le lin sous la protection de la déesse « Tag-Tug ». On faisait la différence entre la laine peignée ou cardée. Le coton viendra plus tard, de l’Inde. Le cotonnier s’appellera : « arbre à laine ». Le filage et le retordage (plusieurs fils ensemble) semblent déjà très élaborés, cela permet de proposer différents titrages (pour faire les fils de chaîne qui doivent être plus solides).

Les métiers, représentés sur des sceaux (attestations de propriété), sont posés au sol, la chaîne tendue entre deux bâtons. Deux tisserandes peuvent travailler ensemble sur le même métier : le « dun-dun » et elle « battent le fil » d’une réglette en bois. Les lourds pesons en céramique, trouvés à Ur, indiquent l’utilisation de métiers verticaux ... premiers tapis ( ?).

En Egypte, on y tisse sans doute depuis -8000 ans b. p. dés les premières sédentarisations. Devenant un état théocratique les tisserands se mettent sous la protection des déesses Tayti, Isis et Nephtys. Le tissage de la laine y est connu, mais la laine est devenue une matière « tabou », interdite dans les lieux sacrés.

Le lin est roi en Egypte. Il est tissé pour les voiles, les habits (simples car assez inutiles sous un « Rê » aussi présent et chaud), et les linceuls, véritables « costumes » des morts. (Il faut parfois plusieurs centaines de mètres de bandes de lin blanc pour envelopper une momie). On a également trouvé des fragments de tapis qui ressemblent techniquement à ce qu’on appelle les « Kilims », tapis de laine, en « à plat ».

Dés -4100 b. p. la Crète, île qui fait tampon entre le monde mésopotamien, égyptien et la Grèce, développe une culture originale et raffinée. Les souverains de Knossos, Minos en tête, aiment les couleurs. Ils s’entourent d’artisans, dont les tisserands qui leur produiront des tissus fins et colorés, très appréciés, notamment par les grecs. Vers -3200 b. p. cette culture qui préfigure le futur monde grec (on en parlera plus tard) arrête son ascension ; expéditions des grecs, jaloux, ou cataclysme ... ? Mais cette expérience laissera des traces sur ceux qui l’on côtoyé ou commercé avec elle.

Il est trop tôt pour parler du monde grec civilisateur. Certaines cités comme Mycènes impriment leur influence mais dans l’ensemble les achéens continuent une tradition archaïque et rurale. Le « bon pâtre grec » fournit certainement la laine qu’on tisse localement, les textiles plus fins lui parviennent lors d’échanges avec la Crète ou l’Asie mineure, échanges commerciaux ou butin de guerre.

Dans le même temps, en Chine on attend la soie. C’est encore trop tôt ! comme le reste du monde elle se contente de tisser les laines de ce vaste territoire ainsi que le lin et le chanvre. La présence de « pesons » sur des sites néolithique atteste l’ancienneté de l’activité.

LInde, sous-continent, est une terre de filage et tissage plus que toute autre. On y connaît le lin et le coton qui est une spécialité indienne. Il est probable, qu’au nord de l’Inde, après avoir donné des fourrures de grande qualité, certaines races de chèvres « mohair » ou « angora », produisant le « cachemire » et le « mohair », ont été peignées filées et tissées très tôt dans l’histoire de ces tribus assez isolées. L’histoire textile suit nécessairement l’histoire de ces peuples divers qui habitent l’Inde, aussi entre le nord et le sud les besoins ne sont pas les mêmes. Le climat et la géologie déterminent les préoccupations et coutumes diverses. Le Nord subira plus fortement l’influence et la pression des peuples de l’ouest de l’Indus comme celles de ceux du centre de l’Asie malgré la barrière Himalayenne.

 

Il existe, pour nous, un grand vide sur les traditions textiles concernant les peuples d’Amérique du Nord, à cette période. En revanche, les traces laissées depuis l’Amérique Centrale jusqu’au Pérou sont plus riches et significatives. Dés -5500 ans b. p. installés en villages stables, les fondateurs du futur Mexique, antérieurement à la culture des Olmèques, exploitent fortement les ressources agricoles comme le maïs. Ils découvrent l’usage du coton dans les zones tropicales et la fibre des agaves dans les zones plus montagneuses.

 

Ils les filent et les tissent sur des métiers horizontaux, ancrés au sol. La chaîne, de petite largeur, est tendue entre deux bâtons. L’un d’eux possède une ceinture qui vient dans le dos de la tisserande, en reculant, elle tend ces fils. En passant une réglette sous chaque fil pair et un réseau de fils prenant chaque fil impair et en soulevant ces deux éléments alternativement on crée deux ouvertures pour passer le fil de trame en croisant les fils de chaîne, le « b », « a » « ba » du tissage.

 

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Nous venons de parcourir, du mieux qu'on a pu, quelques 85 siècles des débuts probables de l'histoire d’une des activités humaines les plus remarquable, autant que méconnue.
Avant d’aller explorer plus loin, nous marquons une pause !

D’autres articles, d’autres paliers sont en préparation et sortiront … plus tard, découpés en périodes.

Notons déjà, qu’il est intéressant de constater, qu’à des milliers de kilomètres de distance, sans communication possible, des groupes humains, pratiquement en même temps (à l’échelle de l’humanité) trouvent, souvent, les mêmes solutions à des problèmes techniques. Qu’une fois ces solutions trouvées et appliquées de façon à mieux s’adapter, notre « Homme » a tendance à détourner son ouvrage de son simple usage et, le découvrant « objet » d’une richesse propre, le transcende ou bien le sacralise … et cela va continuer !

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Sous cette rubrique nous comptons donner, en complément de la Grande Histoire Textile, des anecdotes, historiettes ou légendes qui gravitent depuis longtemps autour du tissages, lues ou entendues çà et là. Bien sûr nous déclinons toutes responsabilités sur leur authenticité et nous citerons nos sources quand nous le pourrons.

Pour commencer…

Anecdote qu’on nous a raconté, puis que nous avons lu dans un article de la revue « La Navette », (fin des années 70), mais nous n’avons pas retrouvé les auteurs, qu’ils nous pardonnent … on cherche !

Cela se passe au Pérou ou en Bolivie.
Un chercheur en ethnologie, je crois, étudie les restes de la culture précolombienne dans ce coin d'Amérique du Sud. Il est notamment intéressé par le travail des tisserandes si expertes à faire des étoffes complexes sur des métiers ridiculement rustiques. Leur savoir-faire est étonnant.
Cependant il observe que dans un coin des tissus il y a toujours comme une erreur, un raté du tissage. Cela l'intrigue et il se renseigne . pourquoi ces erreurs grossières et leurs fréquences ?

  • « Ah ! lui répond une tisserande, je comprends ! … et bien, seul ce que fait Dieu est parfait ! »
Cette humilité devant leurs créations et leurs ouvrages, emprunte d’une certaine prudence, en ne se mettant pas en concurrence avec Dieu, pas de tentation de « démiurge » (souvenons nous de la triste histoire d’Arachné contre Athéna), marqué comme une signature simplement humaine, m’a particulièrement touché. D’ailleurs, pour leur rendre un peu hommage, il n’est pas rare que je fasse une erreur dans mes tissus … exprès ! Ne cherchez pas elles se voient à peine.